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L’IA, ça se recrute, ça se briefe, ça se manage

Reactis © Lottie - Nos actualités

Quand on parle d’IA en entreprise, on parle souvent de ChatGPT, de Claude, de prompts et de gains de productivité — rarement de ce qui se passe sous le capot quand un système IA passe vraiment en production. Michel Winter, enseignant-chercheur et responsable du Master Intelligence Artificielle à l’Université Côte d’Azur, travaille précisément sur cette question. Reactis Lab l’a rencontré pour comprendre le bond réalisé par l’IA depuis sa généralisation.

Michel Winter, responsable du Master Intelligence Artificielle à l’Université Côte d’Azur

De l’IA qui impressionne à l’IA qu’on utilise 

Reactis Lab : Michel, on entend beaucoup parler d’IA, de LLM, de GPT… Pouvez-vous nous dire, simplement, ce qui a vraiment changé ces deux dernières années ?

Ce qui a changé, c’est qu’on est passé d’une IA qui impressionne à une IA que l’on peut utiliser. Les grands modèles de langage (LLM) ont rendu l’IA accessible à des non-spécialistes. N’importe qui peut aujourd’hui avoir une conversation avec un système intelligent, lui demander de résumer un document, de traduire un texte, de générer du contenu. Mais très vite, quand on veut aller plus loin, on se heurte à une limite : un modèle seul, aussi puissant soit-il, ne suffit pas pour des tâches complexes. Et c’est là que les choses deviennent vraiment intéressantes.

Reactis Lab : Qu’entendez-vous par « tâches complexes » ? Pouvez-vous donner un exemple concret ?

Prenez une entreprise qui veut faire de la veille : analyser quotidiennement des milliers d’articles de presse issus de médias internationaux, les classer par thème, détecter les sujets émergents, produire des synthèses — et tout cela de manière automatique et fiable. Si vous demandez à un seul modèle de tout faire, vous obtenez un résultat fragile, coûteux, et très difficile à corriger quand ça déraille. La bonne approche, c’est de découper le problème. Un agent collecte les sources. Un autre filtre ce qui est pertinent. Un autre traduit. Un autre classe. Un autre synthétise. Et un dernier vérifie que l’ensemble est cohérent. C’est ce qu’on appelle l’IA agentique.

Pipeline d’agents IA : Source, Collecte, Traduction, Classification, Validation, Synthèse, avec une boucle de reprise.
Du contenu brut à la synthèse fiable : chaque étape est confiée à un agent, avec une boucle de reprise.

L’IA agentique : des agents qui collaborent 

Reactis Lab : « IA agentique » en référence aux agents IA — mais vous en parlez comme s’il s’agissait d’une « nouvelle IA » ?

Un agent, c’est une entité logicielle qui a un objectif précis, des outils pour y parvenir, et une capacité de raisonnement. Ce qui le distingue d’un simple programme, c’est qu’il peut interpréter une situation, prendre des décisions et s’adapter. Ce qui est nouveau, c’est qu’on peut maintenant confier à ces agents des tâches qui nécessitent de la compréhension du langage naturel. Et quand on les fait collaborer, on obtient des systèmes capables de traiter des problèmes que ni un humain seul ni un algorithme classique ne pourraient résoudre efficacement.

Orchestration : là où se joue la vraie valeur 

Reactis Lab : Vous parlez de « faire collaborer des agents ». Concrètement, comment ça s’organise ?

C’est là qu’intervient ce qu’on appelle l’orchestration, et c’est souvent ce qui fait la différence entre un prototype qui fonctionne dans une démo et un système qui tient en production. L’orchestrateur, c’est en quelque sorte le chef de chantier. Il décide quelles tâches peuvent être faites en parallèle, lesquelles doivent attendre le résultat d’une autre, comment reprendre si quelque chose échoue. Deux systèmes avec exactement les mêmes modèles peuvent produire des résultats radicalement différents selon la qualité de leur orchestration. C’est souvent là que se joue la vraie valeur ajoutée.

Un orchestrateur central coordonne six agents spécialisés : Collecter, Filtrer, Traduire, Classer, Synthétiser, Valider.
L’orchestrateur, « chef de chantier » qui distribue le travail entre des agents spécialisés.

Les patterns récurrents des systèmes agentiques 

Reactis Lab : Y a-t-il de grandes familles de rôles qu’on retrouve dans la plupart des systèmes agentiques ?

Oui, et c’est ce qui est intéressant : même si le domaine évolue très vite, on voit émerger des patterns récurrents. Le dernier — la capacité à réessayer — est souvent sous-estimé : la robustesse d’un système tient autant à ses performances qu’à sa capacité à gérer les échecs.

Les rôles clés d’un système agentique : Specialist, Router, Validator, Summarizer et Retry.
Les rôles récurrents qu’on retrouve dans la plupart des systèmes agentiques.
Reactis Lab : Vous avez mentionné le Router — c’est quoi, concrètement ?

Prenez une gare. Des milliers de voyageurs arrivent en même temps. Certains vont à Lyon, d’autres à Bordeaux, d’autres à Paris. Le Router, c’est le panneau d’affichage : il regarde ce qui arrive et envoie chaque flux vers le bon quai. Dans un système agentique, tous les contenus n’ont pas besoin du même traitement. Un article court en anglais ne passe pas par les mêmes étapes qu’un long reportage en japonais. Le Router analyse ce qui entre et décide intelligemment vers quel agent l’envoyer. Sans lui, soit on traite tout le monde pareil — inefficace — soit on multiplie les pipelines sans logique commune — ingérable.

L’IA peut-elle se surveiller elle-même ? 

Reactis Lab : Vous parlez de Validator, de contrôle qualité… L’IA peut-elle se surveiller elle-même ?

C’est exactement ça. Et c’est une évolution de pensée importante. On ne peut pas faire confiance aveuglément à un modèle probabiliste. Il va parfois produire des résultats incorrects, incohérents ou inutilisables. La maturité d’une architecture agentique se mesure en partie à la manière dont elle anticipe ces situations. A-t-on prévu un agent pour vérifier ? Sait-on reformuler une requête qui échoue ? Peut-on basculer sur un autre modèle si le premier ne répond pas ? Les équipes qui ont cette culture de la résilience produisent des systèmes bien plus fiables.

« Un résultat incorrect, ce n’est pas un bug : c’est la nature de ces systèmes. »

Choisir le bon modèle, pas le « meilleur » 

Reactis Lab : On entend souvent « utilisez le meilleur modèle disponible ». Êtes-vous d’accord ?

Pas systématiquement, non. C’est une erreur fréquente, et elle coûte cher. Tous les agents n’ont pas les mêmes besoins. Un agent qui classe des articles dans des catégories n’a pas besoin du même modèle qu’un agent qui produit une synthèse éditoriale de qualité. Pour les tâches simples — extraction d’information, classification, détection de doublons —, des modèles plus petits, voire locaux, peuvent faire le travail à moindre coût. Une architecture mature, c’est celle où le choix du modèle devient une décision d’ingénierie, pas une préférence technologique.

IA et algorithmes classiques : l’approche hybride 

Reactis Lab : L’IA peut-elle tout faire ? Ou y a-t-il des domaines où les algorithmes classiques restent meilleurs ?

C’est une question essentielle, et la réponse honnête, c’est : non, l’IA ne peut pas tout faire, et elle ne devrait pas essayer. Les LLM excellent dans la compréhension sémantique, l’interprétation de contenus, la génération de texte nuancé. Mais pour faire des calculs, de la recherche structurée, du clustering, de l’analyse de graphes ou de la validation de contraintes strictes, les algorithmes classiques restent souvent plus fiables, plus rapides et plus économiques. Les meilleurs systèmes qu’on construit aujourd’hui sont hybrides. Les agents LLM apportent de la compréhension. Les algorithmes apportent de la cohérence structurelle. Ce n’est pas l’un contre l’autre, c’est l’un avec l’autre.

L’IDÉE CLÉ

La vraie valeur n’est pas dans le modèle le plus puissant, mais dans la façon dont on orchestre plusieurs agents spécialisés.

DailyScope.ai : un cas concret avec Reactis 

Reactis Lab : Vous avez travaillé sur un cas concret avec Reactis : la plateforme DailyScope.ai. De quoi s’agit-il, et qu’est-ce que ce projet vous a appris ?

DailyScope.ai est une plateforme qui analyse chaque jour un grand volume de publications issues de médias internationaux pour produire une représentation cohérente de l’actualité mondiale. Et ce qui est intéressant, c’est que tous les patterns dont on parlait s’y retrouvent — non pas comme un exercice théorique, mais parce que chaque problème rencontré en production a conduit à les mettre en place.

On a des agents spécialisés pour la collecte, la traduction, la classification, la création de nouvelles catégories quand des sujets émergent. Un agent de validation maintient la cohérence globale et évite la prolifération de catégories trop proches. Des mécanismes de reprise gèrent les cas où un générateur d’images refuse une requête.

Tableau de bord d’un système multi-agents : tâches traitées, taux de réussite, alertes, agents en cours.

Ce qu’on a vraiment appris ? Que la spécialisation vaut mieux que la polyvalence. Que la validation n’est pas optionnelle. Et que la qualité d’un système dépend souvent davantage de son orchestration que des performances individuelles des modèles qu’il utilise.

Pourquoi les graphes apportent la cohérence globale 

Reactis Lab : Vous avez mentionné des algorithmes de graphe dans DailyScope. Pour quelqu’un qui n’est pas informaticien : c’est quoi, un graphe, et pourquoi en avoir besoin ici ?

Un graphe, c’est simplement une façon de représenter des relations : des points reliés par des liens. Vos contacts LinkedIn forment un graphe. Une carte routière est un graphe. Un organigramme aussi. Dans DailyScope, on s’en sert pour représenter les relations entre catégories thématiques. Est-ce que « conflit au Moyen-Orient » et « crise énergétique » sont des sujets proches ? Est-ce que deux catégories créées à des moments différents se recoupent en réalité ? Est-ce que certains thèmes forment naturellement des clusters ?

Les agents LLM sont très bons pour analyser un article individuellement. Mais ils ont du mal à avoir une vision globale de l’ensemble du corpus. Le graphe, lui, voit tout en même temps. Il détecte les redondances, les regroupements naturels, les incohérences qui n’apparaissent pas quand on regarde chaque article séparément. C’est la complémentarité dont on parlait : les agents apportent l’intelligence locale, le graphe apporte la cohérence globale. L’un ne remplace pas l’autre. Ils se complètent.

Et dans trois ans ? 

Reactis Lab : Une dernière question, un peu provoc : dans trois ans, une entreprise qui n’a pas commencé à construire ce type de systèmes, elle est où ?

… En retard. Mais ce n’est pas une fatalité. La vraie question n’est pas « Est-ce qu’on adopte l’IA agentique ? ». C’est « Pourquoi l’IA, sur quels processus commence-t-on, et avec qui ? ». Les entreprises qui démarrent maintenant, même modestement, construisent une culture, une compréhension, des réflexes. Elles apprennent à poser les bonnes questions : quel problème veut-on vraiment résoudre ? Quelles données a-t-on ? Quelle tolérance aux erreurs ? Celles qui attendent un hypothétique « bon moment » risquent de se retrouver à reconstruire dans l’urgence ce que d’autres ont construit progressivement. L’IA agentique n’est pas une révolution qui arrive d’un coup. C’est une transformation qui se construit, agent par agent, orchestration par orchestration.

Reactis Lab : Plus globalement, qu’est-ce que ce retour d’expérience sur l’IA agentique dit de l’avenir proche de l’IA ?

Les choses vont vite, augmentant le champ du possible et des connaissances, mais générant aussi autant de nouvelles questions. L’avenir de l’IA ne réside probablement pas uniquement dans des modèles toujours plus grands. Il repose aussi sur notre capacité à construire des systèmes capables de coordonner intelligemment plusieurs agents spécialisés, plusieurs modèles et plusieurs approches algorithmiques. Les architectures agentiques marquent ainsi une évolution importante : nous passons progressivement du modèle isolé à de véritables organisations numériques capables de collaborer pour résoudre des problèmes complexes.

« Le LLM n’est plus le système : il devient l’un de ses composants. »

Ce qu’on pense être la matrice n’est peut-être qu’un point dans un maillage qui n’a pas encore libéré tout son potentiel…

🧭 À retenir

01 Découper plutôt que tout confier à un seul modèle : sur les tâches complexes, des agents spécialisés battent un modèle unique.

02 L’orchestration fait la différence entre un prototype de démo et un système qui tient en production.

03 La validation n’est pas optionnelle : un système probabiliste se trompe, il faut le prévoir.

04 Le bon modèle par tâche, pas « le meilleur » partout : c’est une décision d’ingénierie.

05 Commencer maintenant, même modestement : la culture et les réflexes se construisent avec le temps.

Vous souhaitez explorer ce que l’IA agentique peut apporter à vos processus ? Parlons de votre projet avec les équipes de Reactis Lab.